Elle avait sept ans quand le mur de Berlin est tombé , cette nouvelle la fascinait , nous étions assises sur le canapé recouvert d’un tissu en forme de partition de musique . C’est si loin , si prêt . A coups de pelleteuses , de pioches , de marteaux , ils l’ont éclaté dans les cris , dans la fureur de la liberté , les mains , les corps qui se joignent , se rejoignent , elle était blottie contre moi pour regarder les images , sa joie d’enfant dans mes bras de mère .
20 ans plus tard , nous avons bâti notre mur à coups de mots durs , de honte , de rancœur , d’incompréhension , de colère , 20 ans plus tard , il est invisible notre mur mais infranchissable , chacune du côté de notre frontière invisible mais bien ancrées dans nos certitudes . J’ai perdu le goût de l’espoir le jour où elle s’est mariée et que je l’ai regardée de loin , derrière des buissons . J’ai accepté d’être la mauvaise de notre famille , le mythe est si bien entretenu , je suis de l’autre côté du mur à dompter mon chagrin , ils attendent que je revienne comme si rien ne s’était passé , comme si c’était un nouveau de mes coups d’éclat retentissant , surtout ne pas imaginer qu’ils m’ont blessée , humiliée , continuer de m’inventer une histoire , une vie qui n’est pas la mienne , inventer moi des propos que je n’ai pas dit , de mauvaises fréquentations pour ne pas risquer d’admettre que leurs façons d’agir m’avaient fait souffrir .
De mon côté du mur , il y a longtemps que j’ai pardonné , ce n’est pas très compliqué finalement , je leur ai trouvé des excuses , j’ai essayé de les comprendre , je me suis chargée de ma part , lourdement pour les soulager mais ce qui est plus difficile c’est d’oublier , pas sur mode rancune , mais comment soulager ces blessures jusqu’à les effacer , comment ne pas avoir peur que cela recommence , comment avancer dans le respect des uns et des autres et comment me permettront ils que j’existe telle que je suis ?
Nous sommes chacun du côté de notre mur , ils ont refusé d’emprunter les brèches possibles , je ne me suis pas engouffrée dans les failles évidentes , parce que je ne l’ai pas voulu , parce que ce n’était pas mon chemin .
Nous sommes chacun du côté de notre mur , parfois je cherche la brique qui pourrait faire s’effondrer l’édifice , mais souvent maintenant je longe notre mur , je m’occupe de moi , résignée , j’avance parce que j’ai beaucoup à faire encore .
Et même si un jour notre mur s’écroule , il restera des cicatrices qui ne s’effaceront pas , elles seront notre histoire , mais aussi celle des générations à venir et ce n’est pas ce que j’aurais voulu transmettre .
