Un jour , je savais qu’il me faudrait retourner chez elle . Plusieurs fois déjà j’avais évité sa rue , je m’étais trouvé des excuses pour ne pas monter les escaliers et j’avais imaginé des prétextes pour se voir ailleurs avec son mari et les enfants .
Mais ce dimanche , il m’était impossible de me défiler , nous fêtions les dix ans de mon filleul .
Michel m’a téléphoné tard la veille , une longue conversation où il avouait enfin sa douleur , ses difficultés , son chemin de deuil .
Je l’ai juste écouté en taisant ma peine , de toute façon il sait , je lui ai laissé toute la place de parler , de se déverser , lui qui habituellement retenait ses émotions . Son absence l’oblige à avancer , à bouger , à évoluer , à s’emparer de sa vie , mes trippes se serrent parce que je me souviens …
“ Tu viens demain !”
“ Oui , je viens …”
Ma nuit fut tempête …
Dans la matinée , j’ai marché dans les rues de la ville , j’ai croisé des marathoniens avec leurs brassards et leur sueur , ma course à moi c’était les quelques kilomètres qu’il fallait que je franchisse avec ma peur .
J’ai fait plusieurs fois le tour du quartier avant d’approcher de sa rue , je suis passée devant l’ancien appartement celui du rdc . Il nous arrivait de discuter jusqu’au petit matin , le bruit des poubelles était l’ultime signal , le moment de nous séparer .
Il n’y avait pas de place dans sa rue , je me suis garée contre la haie , une astuce qu’elle m’avait montrée . Je souffle la fumée d’une cigarette par la vitre ouverte , j’hésite à sortir de ma voiture …
Et puis je monte les marches , je renifle , j’essuie mes yeux , j’hésite et puis j’appuie sur le bouton de l’interphone sans même regarder le nom , c’est le deuxième de la rangée de droite . Dans l’ascenseur j’ai mal au ventre , j’ai la tête qui tourne …
La porte s’ouvre … “ Ah enfin Marraine !” Mon filleul est déjà blotti contre moi . Le chien saute sur mes jambes je franchis le seuil , je la cherche … j’entends encore ses reproches d’être en retard … mais elle n’est pas là et je me crispe , surtout ne pas craquer … Il y a toujours ses bouddhas sur le meuble de l’entrée …
J’essaye de sourire en saluant tout le monde , les bonjours sont discrets , oubliées les mises en boite tonitruantes . L’apéro , la choucroute , je vais aider Michel dans la cuisine . Avec Christine c’était notre endroit , là où nous cancanions , où nous gloussions , où on se donnait vite les dernières nouvelles … Nous buvions un café pour elle , un thé pour moi , nous fumions vite fait une cigarette …
Et puis discrètement je suis allée dans la salle de bain , il n’y avait plus sa boite à bijoux , ni ses parfums , sur l’étagère à gauche , il n’y avait plus ses tampax , ni ses produits de toilette , mon regard s’est figé sur le vernis à ongles poussiéreux et le crayon noir abandonné dans un coin , je me suis lavée les mains et je me suis passée de l’eau fraiche sur le visage …
Coco a soufflé ses bougies une fois , nous avons tous essayé de faire comme si … mais nous savions bien que c’était difficile pour chacun d’entre nous … nous avons même oublié de chanter …
Coco a ouvert ses paquets , il a eut la console que sa maman lui avait promis pour ses dix ans .
C’était difficile pour chacun d’entre nous , nous sommes descendus jouer aux boules dehors , sur le terrain abimé et biscornu mais ça n’avait pas d’importance …

Nous nous sommes mis encore à table , petit à petit les invités sont partis , Coco est allé se coucher sans son exubérance habituelle et enfin nous avons pu pleurer toutes deux avec la maman de Christine dans un coin de la salle à manger .